Etre «Charlie», d’hier à aujourd’hui

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REVUE DE PRESSE
Date
dimanche 6 janvier 2019 00:00

Par Alexis Lévrier, Historien de la presse, université de Reims, chercheur associé au Gripic — 6 janvier 2019 à 17:46

Le journal satirique est héritier de la presse anticléricale, dont l’objet n’est pas le rejet des communautés mais la critique des religions. L’oublier, quatre ans après les attentats, c’est fragiliser la liberté de la presse.

Tribune. A mesure que s’éloigne le souvenir du 7 janvier 2015, les détracteurs de Charlie Hebdo semblent chaque jour un peu plus nombreux. Les adversaires de l’hebdomadaire satirique lui reprochent de confondre droit au blasphème et volonté d’humilier à tout prix les musulmans. Or, l’histoire du journalisme montre l’inverse : Charlie Hebdo n’est pas l’héritier d’une presse xénophobe ou raciste, mais de caricaturistes qui, il y a un peu plus d’un siècle, ont gagné de haute lutte le droit de critiquer les religions. La Révolution française et la Commune avaient déjà vu se répandre un goût pour les dessins satiriques moquant le Clergé. Mais il a fallu attendre la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui abolit le délit de blasphème, pour que s’épanouisse pendant plusieurs décennies un journalisme anticlérical hostile à l’Eglise. Or cette loi, sur laquelle s’appuie encore l’essentiel de notre juridiction en la matière, a pour mérite d’autoriser la critique des opinions ou croyances tout en sanctionnant la diffamation envers les individus ou communautés. Elle repose au fond sur une idée très optimiste, héritée des Lumières : un citoyen ne saurait être réduit à ses convictions, et l’on peut donc tourner en dérision la foi d’un croyant sans offenser sa personne.

Dès les années 1880 se développe ainsi un rire de combat, qui utilise la caricature comme une arme. Cette presse satirique atteint son apogée dans la première décennie du XXe siècle, dans le cadre des débats très vifs qui entourent le vote de la loi séparant les Eglises et l’Etat. Des journaux comme la Calotte, les Corbeaux ou l’Assiette au beurre rivalisent d’inventivité et font preuve d’une violence inouïe dans leur volonté de ridiculiser l’Eglise. Moines, religieuses, prêtres, évêques ou pape : du plus modeste au plus prestigieux, tous sont présentés de manière déshonorante et assimilés à une caste dépravée, qui se complaît dans la luxure et la perversion. Pour mieux susciter la répulsion de leurs lecteurs, les dessinateurs multiplient les références scatologiques et utilisent un bestiaire d’une redoutable efficacité. Les membres du Clergé sont animalisés sous la forme de boucs, de manière à souligner leurs penchants pédophiles, mais ils deviennent aussi des rats, des araignées, des cafards, des porcs ou des oiseaux de nuit. Quant à l’Eglise elle-même, elle est parfois représentée tout entière comme un serpent ou une pieuvre affamée. Et puisqu’il s’agit bien d’une guerre, les caricaturistes invitent à torturer et à anéantir cet ennemi : dans leurs dessins, les corps des représentants de l’Eglise apparaissent suppliciés, amputés, brisés sous les coups d’une Marianne vengeresse.

Une partie de cette presse satirique va même plus loin et critique la Bible ou les dogmes chrétiens, autrement dit les fondements de la religion. Profitant des acquis de la loi de 1881, les caricaturistes n’hésitent pas à dessiner le Dieu judéo-chrétien lui-même. Ils le font le plus souvent sous la forme d’un vieillard à barbe blanche, hirsute et mal habillé, qui apparaît bien plus ridicule que menaçant. En toute logique, cette presse antireligieuse réserve au christianisme ses critiques les plus mordantes. Mais il arrive que cette bataille idéologique soit élargie aux autres monothéismes, voire à l’ensemble des religions. Dans une livraison de l’Assiette au beurre parue en mai 1904, Frantisek Kupka propose ainsi une série de caricatures consacrées à la thématique de la religion. Si un dessin est réservé au «Dieu d’Israël» et un autre au «Dieu du Vatican», le «Dieu turc» est lui aussi représenté, dans une image violente où l’islam apparaît comme conquérant et sanguinaire. Dans ce numéro, les trois grandes religions sont noyées au milieu d’une pluralité de croyances, puisque Kupka caricature aussi les divinités grecques, hindoues, africaines, japonaises et même «les Dieux des Peaux-Rouges». Toutes les religions sont mises sur le même plan, et réduites au statut de superstitions dérisoires ou de vastes escroqueries.

La violence, la brutalité et parfois l’obscénité de ces images les rendraient difficilement transposables aujourd’hui, alors même que la plupart d’entre elles respectent l’esprit et la lettre de la loi de 1881. Charlie Hebdo s’inscrit dans le prolongement de cette presse-là, et s’est contenté d’appliquer aussi à l’islam un traitement que les dessinateurs de la Belle Epoque réservaient le plus souvent au christianisme.

Les temps ont changé bien sûr et, dans un monde globalisé, où l’information est à la fois instantanée et sans frontières, défendre la liberté dont disposent les caricaturistes en France est devenu problématique. Mais il revient aux universitaires, aux pédagogues et aux journalistes eux-mêmes d’expliquer la singularité de ce modèle et de combattre les amalgames dont Charlie Hebdo est trop souvent victime. Nous devons rappeler sans relâche qu’il existe une frontière réelle, même si elle est toujours fragile, entre l’héritage de la presse antireligieuse et une autre tradition journalistique, qui s’est aussi épanouie à la Belle Epoque. Un périodique comme la Libre Parole illustrée d’Edouard Drumont, auquel on compare trop souvent Charlie Hebdo, n’a rien de commun avec le journal aujourd’hui dirigé par Riss. Dans le périodique qu’il fonde en 1892, Drumont s’oppose du reste violemment à la presse anticléricale, et s’intéresse moins aux religions qu’aux communautés et aux races. L’iconographie antisémite qui envahit les pages de la Libre Parole, mais aussi d’autres journaux antidreyfusards comme Psst…!la Croix ou le Pèlerin, porte ainsi assez peu sur la religion juive elle-même. Ces caricatures atroces témoignent plutôt d’une obsession pour des traits identitaires fantasmés ou pour des caractéristiques physiques prétendues et s’apparentent bien, par conséquent, à une haine raciale.

L’oubli de cette distinction entre critique des religions et rejet des communautés, pourtant centrale dans notre droit depuis 1881, aboutit aujourd’hui à une confusion généralisée et même à des contresens. On peut à cet égard regretter l’ambiguïté de l’adjectif «islamophobe», souvent utilisé par les détracteurs de Charlie : il faut évidemment combattre la haine dont les musulmans sont l’objet, et condamner les journaux qui désignent à la vindicte une communauté déjà victime d’innombrables discriminations. Mais si la loi protège à juste titre les croyants, une représentation de Mahomet ne saurait être considérée comme raciste, sauf à essentialiser cette religion et ses pratiquants. Le terme islamophobe est trop souvent utilisé pour refuser toute critique de l’islam, et réclamer un traitement différent de celui des autres cultes.

«Il n’y a pas de censure en France.» Le 1er numéro de Charlie Hebdo, le 23 novembre 1970, s’ouvrait déjà par ce titre antiphrastique, et à certains égards prémonitoire. La censure dont il était question à l’époque était une censure étatique, puisque Hara-Kiri venait d’être interdit par le pouvoir. Les risques qui pèsent aujourd’hui sur la rédaction de Charlie ne sont plus du même ordre : ils relèvent bien plus d’une censure intériorisée, à défaut d’être officielle. Au-delà de la menace terroriste, qui hantera pour toujours les survivants, les pressions se multiplient pour inciter les auteurs du journal à s’autocensurer. En décembre, pour avoir rappelé sur un plateau de télévision que l’islam doit «se soumettre à la critique», une ancienne collaboratrice du journal, Zineb el-Rhazoui, a reçu des centaines de menaces de mort sur les réseaux sociaux. Peur de blesser, crainte des représailles ou simple conformisme idéologique : les raisons qui peuvent expliquer ce retour insidieux du délit de blasphème sont multiples. Mais une telle capitulation collective reviendrait à sacrifier une liberté chèrement acquise par la presse satirique, et à donner un triomphe posthume aux frères Kouachi.

Aléxis Lévrier est l’auteur de : le Contact et la Distance, les Petits Matins, 2016

Source : https://www.liberation.fr/debats/2019/01/06/etre-charlie-d-hier-a-aujourd-hui_1701309

 
 

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