G. Chevrier : Présidentielle et laïcité, quand c’est flou c’est qu’il y a un loup

Catégorie
REVUE DE PRESSE
Date
vendredi 21 avril 2017

Guylain Chevrier, docteur en histoire, formateur et chargé d’enseignement à l’université, ancien membre de la mission Laïcité au Haut Conseil à l’Intégration. 22 avril 2017

"La question de la laïcité a été largement écartée de la campagne. Les seules fois où elle a été évoquée, elle a été stigmatisée (burkini, crèche dans les écoles), et malmenée par les candidats. Mais aucun n’ont réellement livré de débats de fond sur la position des religions en France...

Benoît Hamon déclarait ce mercredi avoir "tenu bon, alors qu’on ne parlait que de burkini et de crèches dans les mairies". Pourtant, la question des religions, au nom de la laïcité, semble avoir été largement écartée dans les débats, si ce n’est stigmatisée. Quels sont les risques d’une telle ostracisation d’un thème pourtant important pour les Français ?

Guylain Chevrier : La laïcité est vécue par les Français à travers le besoin d’une discrétion des convictions de chacun, ce qui s’est affirmé à travers un sentiment partagé de pacification des relations entre religion et République. Ce fut vrai jusqu’aux premiers voiles dans l’école publique à Creil en 1989, fait qui est venu télescoper un mouvement profond de la société française que l’on a eu tort de sous-estimer. On a assisté depuis, à la multiplication du port de signes ostensibles religieux parmi une large partie des musulmans dans notre pays. Loin de vouloir exclure qui que ce soit, les Français vivent cela comme une remise en cause d’un acquis, et la montée des revendications communautaires à caractère religieux visant à faire reculer la règle commune comme une agression, vis-à-vis d’un mode de vie ancré dans la liberté des mœurs, difficilement acquise. Il y a un risque de tension de plus en plus important dans ce domaine entre cette France qui a dépassé la querelle religieuse et ceux qui la contestent en affirmant leur religion avant la loi civile. D’autant que, de plus en plus de nos compatriotes y compris musulmans, qui voudraient être protégés dans leur capacité à pratiquer leur religion dans la discrétion et subissent la pression communautaire, se sentent parfois lâchés par les politiques, qui préfèrent les accommodements déraisonnables, à l’aune d’un clientélisme politique dangereux pour notre vivre-ensemble.

Pour aller un peu plus loin et comprendre ce qui se joue véritablement ici, on pourrait choisir l’entrée dramatique que vient de nous proposer l’actualité, avec l’attentat qui s’est produit il y a quelques heures sur les Champs-Elysées, à Paris. On sait que le terroriste qui en a été l’auteur avait fait allégeance à Daech et était un radicalisé connu des services du renseignement et de la police. Le dernier rapport du Sénat sur la radicalisation désigne pour la première fois « un communautarisme hostile à la République » comme constituant un « terreau » de ce phénomène, qui nous ramène précisément au risque que représente pour notre société un islam de la fermeture, portant la religion au-dessus de la loi commune, qui est en position d’affrontement avec la laïcité comme principe juridique de l’organisation de l’Etat et des rapports des citoyens avec lui. Remettons-nous en mémoire le rapport de l’Institut Montaigne, "Un islam français est possible" de septembre dernier, selon lequel 29% des musulmans contestent la laïcité et considèrent qu’elle ne permet pas d’exprimer librement sa religion, alors que le fondamentalisme progresse. Un groupe de 28% des musulmans est qualifié d’autoritaire par le rapport. Ces musulmans sont pour le port du voile intégral, considèrent que la Charia est au-dessus des lois de la République et utilisent l’Islam comme instrument de révolte. « Se radicaliser », nous dit le site Stop.djihadisme.fr du gouvernement, « ce n’est pas seulement contester ou refuser l’ordre établi. La radicalisation djihadiste est portée par la volonté de remplacer la démocratie par une théocratie basée sur la loi islamique (la charia) en utilisant la violence et les armes. » Un sujet incroyablement sous-estimé lorsqu’il n’est pas marginalisé ou mis au rang des non-problèmes, par bien des candidats.

Cette façon de renvoyer dos-à-dos la critique qui a pu être faite de manifestations religieuses comme le burkini, faisant tache d’huile sur les plages, et les crèches de la nativité dans les mairies, contraires à l’article 28 de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat qui interdit les signes religieux sur les bâtiments publics, cas jugés par beaucoup de français comme posant problème, est une façon de dire « Circulez, il n’y a rien à voir ». C’est aussi mettre sur le même plan deux problèmes qui n’ont pas du tout la même portée, on le voit à travers la question de la radicalisation reliée au problème du communautarisme, ceci afin de ne surtout pas avoir à engager un débat sur la question de l’islam, de la place de cette religion dans notre pays, de ses rapports avec notre laïcité républicaine. Certains diraient « il a noyé le poisson », ce qui ne peut être considéré que comme une faute politique grave, si on se réfère à l’actualité immédiate mais aussi à la période qui s’annonce, qui ne montre en rien que les choses soient susceptibles ici de s’arranger.

Comment est-il possible de classer les différents candidats qui se présentent aux Français sur l’axe de la laïcité ?

On sait combien la laïcité est plébiscitée par les Français (elle est une question importante entre 50 à 76% pour les électeurs des principaux candidats, selon le dernier sondage IPSOS), et ce qu’elle représente ainsi, comme enjeu dans ces élections. La ligne directrice des candidats a été en général de se poser en défenseur de la laïcité mais en veillant à en faire un sujet secondaire, tout en y donnant un contenu à géométrie variable. Certains ont clairement cherché à gagner le vote communautaire en donnant des gages à certains groupes.

Benoît Hamon peut dire, malgré ce que nous venons de relever, « je ne crois pas que la laïcité soit en danger », tout en affirmant qu’il entend la protéger en ne touchant pas la loi de séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905. Le Conseil d’Etat a validé déjà toute une série de pratiques clientélistes pourtant, dont celle du bail emphytéotique qui permet pour l’équivalent de l’euro symbolique de concéder un terrain communal pour construire une mosquée, remettant en cause cette loi en permettant ainsi, par ce biais, le financement public d’un culte. Rien n’a été dit à ce sujet par lui mais pas non plus par les autres candidats. Il affirme aussi que « Dans la pratique, beaucoup de problèmes de coexistence ont pu être réglés dans le dialogue ou le rappel des principes. » On sait que ce n’est pas sérieux, il a fallu une loi pour interdire les signes religieux ostensibles dans l’école publique et c’est bien l‘islam qui y a fait particulièrement problème, même si d’autres religions s’engouffrent dans la brèche, dans ce climat permanent de remise en cause de la laïcité. L’été prochain, si nous avons des milliers de burkinis sur nos plages, dans un contexte de montée de la radicalisation religieuse, on fera quoi ?

Pour Hamon et Mélenchon, l’Etat d’urgence doit être abandonné, conçu avant tout comme un problème pour les libertés publiques, ce que rien n’a indiqué jusqu’alors. Un Etat d’urgence qui a permis de déjouer de multiples attentats, alors que d’autres n’ont pu être empêchés, témoignant de la réalité du danger. Le déni de ces candidats n’a rien d’anodin, il constitue un signe fort en direction d’un électorat musulman des quartiers sous influence religieuse et d’un électorat de gauche empêtrée dans la victimisation à outrance des immigrés, sensible au discours de réparation postcoloniale, dont le vote est à gagner.

Le communautarisme n’est pas le sujet pour Hamon ou Mélenchon, voire Macron, c’est celui de la lutte contre la stigmatisation des musulmans. Lorsque Mélenchon parle dans son programme d’ « Une République laïque », en introduction, il explique que « la laïcité est attaquée de toutes parts et instrumentalisée par ses adversaires historiques, intégristes religieux et racistes qui veulent aussi en faire un prétexte pour flétrir les musulmans… ». Retourner ainsi les problèmes, en se centrant sur cet argument, relève d’un aveuglement sinon à s’y tromper, de la volonté de conquérir à l’aune d’un discours de séduction un électorat désigné ici comme victime.

Macron dit ne pas souhaiter modifier la loi du 9 décembre 1905, ni introduire dans la loi des aménagements particuliers en faveur d’une religion en particulier, pas plus que de rétablir un quelconque délit de blasphème. Ceci étant, le fait qu’il ait pu déclarer en début de campagne que « Le débat politique ne doit pas faire de la laïcité une arme contre le monothéisme. (…) Je suis contre l’interdiction du voile à l’Université (…) Au titre d’une laïcité revancharde on en vient à sortir des citoyens des lieux de la République et à les confiner à l‘écart. (…) Dans sa conscience profonde, je pense qu’un catholique pratiquant peut considérer que les lois de la religion dépassent les lois de la République », n’est pas très favorable à respecter la laïcité. Et si c’est vrai d’un catholique, de penser comme normal qu’il puisse considérer ainsi sa religion au-dessus de la République, pourquoi cela ne le serait-il pas d’un musulman, alors que c’est ce risque qui est au fondement de ce communautarisme qui est aujourd’hui pointé comme terreau de la radicalisation. Il y a là encore un discours de victimisation des uns, et de mise en procès à peine voilée de la laïcité, qui appelle à de nouvelles concessions. « Il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France et elle est diverse » a-t-il aussi déclaré, croyant sans doute par là donner des gages d’ouverture à une certaine diversité culturelle. L’idée promue ici, recouvre une conception de la laïcité dite « ouverte », accommodante à « la diversité culturelle », qui remplace la primauté de l’égalité en droits et en devoirs par celle de la reconnaissance des différences, qui conduit inévitablement à la différence des droits. Elle encourage ainsi, ce qui sépare au lieu de ce qui unit, à un moment où la situation exige plus que jamais une unité sans faille de la nation, à laquelle la laïcité apporte justement sa pierre, en clé de voûte. Le candidat d’En marche ! ne devrait pas tant s’y tromper.

Si du côté de François Fillon on dit défendre la laïcité, que « les principes religieux ne doivent en aucun cas se placer au-dessus des lois de la République ni se substituer à elle. », on se rappelle de sa présentation comme candidat catholique, et on relèvera dans une dernière interview au Figaro qu’il explique ne pas écarter d’ouvrir son gouvernement à Sens commun, mouvement politique très marqué religieusement, opposé au « mariage pour tous » mais aussi à l’IVG. « Il ne saurait être question d’introduire dans la législation d’aménagements particuliers à l’égard d’une communauté religieuse. » explique-t-il, mais il ne dit rien des contournements déjà concédés par les élus de tous bords, dont ceux de LR, qui ont conduit à la situation de laisser-faire face à la montée d’un islam communautariste de tous les dangers. Il a d’ailleurs, lors de la soirée interviews- débat de France 2 de ce 20 avril, insisté sur le fait de ne surtout pas vouloir toucher à la question du voile par une nouvelle loi, particulièrement à l’Université.

Si Marine Le Pen parait en apparence plus claire sur le sujet, dénonçant le communautarisme musulman, on se demande bien ce que serait une laïcité qui considérerait de façon différente un Français d’un immigré fraîchement arrivé légalement sur notre territoire pour y vivre, sous le signe de la préférence nationale, l’empêchant de bénéficier des mêmes droits civils, économiques et sociaux que les autres. Car, rappelons-le, la laïcité est avant tout ce principe d’égalité de traitement devant la loi de tous indépendamment de la couleur, l’origine ou la religion, portant au-dessus des différences un certain nombre de biens communs, dont la démocratie, le politique, les droits et libertés individuels, l’intérêt général... La laïcité sert ici de paravent à une politique discriminatoire contraire à l’esprit de nos institutions et de la République. Monsieur Dupont-Aignan est sur le même versant, avec une différence de traitement selon que l’on est Français ou installé de longue date en France, ou immigré venant d’arriver, censé devoir d’abord cotiser au moins cinq ans pour bénéficier de la Sécurité sociale, et en attendant, devant retourner se faire soigner dans son pays en cas de maladie. On oublie ici que la laïcité est la traduction dans les rapports sociaux d’un principe d’égalité placé au sommet de notre Constitution, et que d’y toucher serait en réalité tirer un trait sur notre République, définie à son Article premier comme « indivisible, laïque, démocratique et sociale ».

Au regard des scénarios les plus probables qui se dessinent pour l’issue de cette élection, quelles sont les projections à faire sur ce qu’il adviendra du principe de laïcité pour ces 5 prochaines années ? Quelle pourrait être la France de 2022 ?

Ne pas prendre la mesure sérieuse de ce qui s’exprime ici, avec la multiplication des attentats en Europe, continuer de dire que nous ne sommes pas en guerre, devient proprement insoutenable pour bien des Français qui risquent de faire le choix de mésaventures. Continuer de marteler qu’il ne faut pas stigmatiser les musulmans, autrement dit, d’intimider tout débat de fond concernant la laïcité qui est aujourd’hui attaquée par la montée d’un communautarisme musulman, en faire un hors sujet, c’est laisser faire. C’est d’autant plus grave qu’à ne pas vouloir traiter sérieusement les problèmes on laisse les choses se dégrader avec le risque d’un rejet en bloc des musulmans par les autres, lorsqu’il s’agirait simplement de rappeler clairement les principes en résistant aux groupes de pression, pour donner à nos concitoyens de confession musulmane le signe qu’on protège leur liberté comme celle de tous les autres membres de notre société, qu’on les traite en individus libres de leurs choix et non comme une communauté homogène à problème, comme cela est trop souvent le cas. Il faut créer l’opportunité de l’affirmation d’une dynamique politique au regard de la place des religions qui les remettent à la seule place qui peut être la leur, celle de la vie privée de chacun, car les croyances sont personnelles et variables, quant la citoyenneté est le bien de tous. La laïcité n’exige aucune condition de couleur, d’origine ou de religion pour l’épouser, et pour cause, c’est elle qui garantit la liberté des convictions et des croyances de chacun, et donc, la liberté de toutes les différences, si elles savent se rassembler autour d’elle, comme autour de la République. Elle est donc fondamentalement intégratrice, faut-il encore qu’elle soit bien défendue comme telle.

Si on se fie à toute cette confusion, on ne peut en ressortir qu’inquiet. La laïcité risque bien d’être la victime de cette élection, et que l’on poursuive sur le chemin des accommodements déraisonnables que pratique fréquemment la classe politique. Mais les faits risquent aussi de rappeler tout le monde à la réalité, car la période d’instabilité et de violence dans laquelle nous sommes entrés en France et dans le monde, au regard d’un islamisme de guerre qui se répand un peu partout et pousse à l’affrontement de la demande religieuse avec les démocraties, jusque que dans les pays qui ont connu le printemps arabe, va nécessité une clarification face à la barbarie et au nihilisme, quant aux valeurs de liberté que nous avons à défendre. Le prochain président de la République ne pourra ici, telles que les choses semblent se profiler, ne faire à plus ou moins court terme, aucune impasse."

Source : http://www.laicite-republique.org/g-chevrier-presidentielle-et-laicite-quand-c-est-flou-c-est-qu-il-y-a-un-loup.html

 
 

Toutes les Dates

  • vendredi 21 avril 2017