Emile POULAT

Né le 13 juin 1920 à Lyon, mais ayant passé l’essentiel de sa jeunesse à Paris, Émile Poulat, réfractaire au STO pendant la guerre, est ordonné prêtre en 1945. Licencié en lettres classiques et en philosophie, docteur en théologie (1950), il intègre, fin 1949, la Mission de Paris, qui compte dans ses rangs de nombreux prêtres-ouvriers. Lui-même prend un travail salarié, dans une compagnie d’assurances, puis d’assistant de laboratoire. En 1954, il se rallie à la position des insoumis quand Rome décide de mettre fin à l’expérience des P.O. Rayé de l’Ordo du diocèse de Paris en 1955, il se marie la même année avec Odile Jacquin, qui sera toute sa vie son infatigable collaboratrice. Recruté comme sociologue au CNRS, fin 1954, il fonde, avec Henri Desroche, François-André Isambert et Jacques Maître, le Groupe de Sociologie des Religions, patronné par Gabriel Le Bras. Il est aussi, avec les mêmes, à l’origine des Archives de Sociologie des Religions, revue fondée en 1956, dont il coordonne pendant de longues années l’impressionnant bulletin bibliographique. Disciple d’Ignace Meyerson et de Gaston Bachelard, il se fait une spécialité de la sociologie historique du catholicisme. Après des travaux approfondis sur le modernisme (thèse de doctorat d’État en 1962) et l’intégrisme, mais aussi les prêtres-ouvriers, il développe – en parallèle avec Jean-Marie Mayeur – un modèle d’interprétation du catholicisme postrévolutionnaire. Exposé dans Église contre Bourgeoisie (1977), celui-ci met en évidence l’intransigeance de l’Église face à la société moderne, son double rejet du libéralisme et du socialisme au profit d’une troisième voie, expression d’un catholicisme intégral porté par le mouvement catholique : écoles, patronages, œuvres diverses, syndicats, parfois partis, tout un ensemble constituant à la fois une contre-société et une contre-culture.

Directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, il anime un séminaire original, où chercheurs et témoins se rassemblent autour d’un maître curieux de tout. Les années passant, il porte une plus grande attention à la laïcité, qu’il aborde en historien, par sa genèse, et qu’il définit comme « la liberté publique de conscience ». Récusant l’idée d’une neutralité excluant les religions de l’espace public, il explique que « le régime de laïcité est un régime d’inclusion, où il y a place pour tous, sans distinction de race, de religion, de croyance, de sexe, etc. ». Chroniqueur à La Croix de 1983 à 1999, il est régulièrement consulté comme expert par la Conférence épiscopale française. La République le sollicite aussi : en 2005, le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, lui confie une mission d’étude sur l’histoire des négociations entre la France et le Saint-Siège ayant permis, au début des années 1920, de régler une partie du contentieux de 1905. Il synthétise l’essentiel de ses idées sur ce thème dans Scruter la loi de 1905 (2010). Le 9 décembre 2012, jour anniversaire de la loi de Séparation, il est décoré des insignes d’officier de la légion d’honneur par le Président de la République, François Hollande, à l’Élysée.
Travailleur infatigable, d’une érudition déconcertante, Émile Poulat est décédé le 22 novembre 2014. Il laisse une œuvre considérable (33 livres, plus 700 articles, plus de 2 000 comptes rendus d’ouvrages). Son ouvrage le plus personnel et le plus attachant est sans doute L’Ère postchrétienne (1994), où il s’interrogeait sur l’effondrement de la culture catholique dans la société moderne, la fin de ce qu’il appelait, en paraphrasant Léopold Sédar Senghor, la « christianitude », et sur le destin d’un monde ainsi « sorti de Dieu ».

PoulatNotrelaiciteEmile Poulat et la loi de 1905
Pour Emile Poulat, il ne peut y avoir plusieurs interprétations de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat : « Ceux qui prétendent faire une interprétation « dure » de la loi 1905 l’ont-ils vraiment lue ? Il ne peut pas y avoir deux lectures ! Si on est dans l’idéologie, on est en dehors du réel et donc du texte de la loi. Il y a une loi, qui accorde à l’Église la liberté. Avant, les Églises étaient de droit public : la République avait par exemple un droit de regard sur la nomination des évêques ! Désormais, les Églises jouissent d’une totale et entière liberté, elles n’ont pas de compte à rendre. C’est ça, la loi de 1905. »
Pour Poulat, constitutionaliser toute la loi de 1905 est purement et simplement impossible : « Mettre la loi de 1905 dans la Constitution, c’est impossible. Seuls les deux premiers articles pourraient éventuellement y entrer. Mais tous les autres articles de la loi dont certains sont périmés, comme celui qui évoque le service militaire des séminaristes ne peuvent être constitutionnalisés. Ce serait absurde. »
Concernant, la laïcité, il se fixe sur le cadre donné par la loi de 1905 et très critique sur les débats qui ont lieu dans l’opinion public. « Il faut distinguer l’ordre juridique et l’opinion publique. Ce n’est que dans l’opinion publique que les conflits persistent. Sur le plan juridique, il n’y a aucune ambiguïté. Ceux qui veulent en créer une sont de mauvaise foi, ou bien n’ont pas lu la loi de 1905. »
Il pense, en outre, que la loi de 2004 portant sur les signes religieux dans les écoles publiques n’a rien à voir avec le principe de laïcité. « La loi peut en faire une infraction. Par exemple, vous n’êtes pas autorisé à vous promener nu sur les quais. Il y a des règles qui sont de l’ordre des usages vestimentaires mais qui n’ont rien à voir avec la laïcité. La loi de 2004 n’a rien à voir avec la laïcité ! Ce sont les politiques et les médias qui l’ont assimilée à la laïcité. »

La création du Groupe de Sociologie des Religions (CNRS)
« Le « Groupe de sociologie des religions » s'est constitué officiellement en octobre 1954. Les circonstances s'y prêtaient. D'une part, nous étions quatre disposés à cette aventure et disponibles – Henri Desroche, François-André Isambert, Jacques Maître et moi-même –, déjà ou bientôt intégrés au CNRS. D'autre part, au sein du Centre d'études sociologiques, Gabriel Le Bras était le seul qui n'avait pas encore d'équipe autour de lui, et la place de cette spécialisation traditionnelle [la « sociologie religieuse »] y était inoccupée. Tout allait de soi, sauf à trouver des locaux pour s'installer. Le Centre d'études sociologiques (comme la VIe Section de l'EPHE) n'en disposait pas encore. Ce fut la Fondation nationale des sciences politiques (dont le président était encore André Siegfried) qui nous hébergea au 30, rue Saint-Guillaume : deux pièces en rez-de-chaussée sur jardin intérieur. Le paradis, jusqu'au jour où il fut sacrifié aux besoins d'agrandissement de la Fondation et où le Groupe rejoignit le Centre d'études sociologiques dans ses nouveaux locaux (un ancien établissement de bains-douches), 82, rue Cardinet, en 1959. »…
A lire en intégralité sur : https://assr.revues.org/3811

Bibliographie
• La solution laïque et ses problèmes, Berg International, 1997.
• Notre laïcité publique, Berg international, 2003.
• La Séparation et les églises de l'Ouest, L'Harmattan, 2006.
• Notre laïcité ou les religions dans l'espace public, Desclée de Brouwer, 2014.
• Scruter la loi de 1905, la République française et la Religion, Fayard, 2010.